Historiens et société numérique

Sciences humaines et société numérique: s’adapter ou mourir.

Magali Deleuze (4 juin 2012)

Le congrès des sciences humaines du Canada qui vient de se terminer à Waterloo (Ontario) a secoué de leur torpeur les 7000 spécialistes des sciences humaines et sociales présents. Les conférences Voir grand présentées par de grands noms de l’étude des sociétés (Don Tapscott, Mary Eberts, etc..) ont toutes véhiculé le même message : universitaires, chercheurs et institutions du savoir doivent vite s’adapter à la société numérique. La révolution numérique est déjà dernière nous (voir L’âge de la multitude de N.Colin et H.Verdier), nous sommes à l’ère macronumérique dans le sens ou toutes les sphères sont touchées et plus seulement les domaines économiques et politiques des débuts de l’ère numérique. Le printemps arabe, le printemps érable, et une multitude d’autres phénomènes sociaux dans le monde ont directement profité de ce qu’on appelle le 2.0 ou le réseautage numérique. Certains d’entre nous, notamment en histoire, ne l’ont pas vu passer. Nous nous sommes, certes, adaptés à la nouvelle technologie et à l’Internet dans nos cours, mais ce dont nous parlons ici est bien différent. Une société de réseaux génère un grand bouleversement du contenu et du contenant des sciences humaines et que nous soyons pour ou contre, nous n’avons pas le choix de nous y adapter ou de disparaître au profit d’autres champs d’études qui ont déjà amorcé leur transition.

Deux générations ont maintenant intégré cette révolution, la jeune génération des 15-25 ans et la génération Y précédente. « Publier ou mourir » est devenu « communiquer ou mourir » et dans le domaine des sciences historiques, il semble que beaucoup d’historiens sont condamnés à mourir vu le peu d’adaptation réalisée jusqu’à présent dans les champs historiques. Peu d’historiens sont présents sur Twitter, Facebook ou dans les réseaux d’échanges et de partages numériques (academia.edu, par exemple), leurs champs de recherche restent souvent inconnus de la population et la société bénéficie peu de leur savoir, exception faite pour les historiens du politique (ceux de la question nationale notamment) et ceux de la dynamique histoire publique (Public History). Le résultat escompté à court terme est la déconnexion des historiens de la société numérique et leur disparition au profit d’autres spécialistes, mieux connectés, qui investissent peu à peu les champs de l’histoire. Nous commençons, lentement, à réévaluer les objets même de l’histoire. Mais à lire encore de nombreux sujets de maîtrise et de doctorat des futurs historiens, on se demande souvent quels liens pourrait-on sérieusement faire avec les nouvelles réalités de notre société. La recherche pure ou « fondamentale » a toujours sa place en histoire, encore faut-il être capable d’en dégager à un moment donné un lien, une application ou une connexion avec notre société. Ce lien doit être clairement fait par les historiens, à travers notamment les réseaux numériques, et une prise de parole que plusieurs ont qualifiée, lors du congrès, de « citoyenne » est à explorer. Le jeune site web sur l’histoire engagée est un bon exemple. Plusieurs d’entre nous réfléchissent à l’adaptation de leur objet de recherche aux problématiques de notre société, en tentant notamment de trouver dans l’histoire des modèles de solutions aux problématiques contemporaines. Les organismes gouvernementaux subventionnaires ont également réorienté leurs critères de sélection vers des projets en science humaines, et en histoire, jugés « utiles » à la société.

Sans connexion, sans échange et donc sans collaboration dans ces nouveaux réseaux sociaux et professionnels, l’historien est condamné à la fossilisation. L’ère de la recherche solitaire et de la publication sur seul format papier de ses découvertes est révolue. Il semble que nous n’ayons plus le choix, les historiens doivent réapprendre à communiquer pour que l’histoire reste « fille de son temps » comme l’écrivait Lucien Febvre après la Deuxième Guerre mondiale, autre moment de transformation sociale majeur.

 

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